Frédéric Boyenga-Bofala
Comment sortir de l'impasse politique

III. Quelle méthode pour réaliser les réformes : Consensualisme éclairé et responsable

La méthode ne peut être que la participation la plus large possible. Le peuple congolais n’est pas un enfant qui ne peut pas comprendre le bien fondé de ce plan et les débats sur les réformes ; mais il se détournera probablement d’une démarche politique à laquelle il n’a pas été invité à participer. Autrement dit aucune réforme de cette nature et qui nécessiterait une révision constitutionnelle ne peut aujourd’hui être dictée d’en haut et imposée au forceps à un peuple congolais qui la rejetterait ou, ce qui revient au même, ne la comprendrait pas. Seul un processus de véritable maïeutique collective nationale permettra de réformer en profondeur nos institutions pour sortir de l’impasse et s’attaquer aux questions de l’intérêt général et du bien être du peuple à savoir, chômage, protection sociale, logement, santé, école, sécurité et installer le pays dans la stabilité définitive. C’est dire que sans élan fédérateur, ce ne sera pas suffisant pour supplanter les forces délétères du statu quo, déjouer la séduction de l’abandon à un déclin indolore que trop préfèrent aux perturbations de la réforme, dissiper les tentations chimériques et vaincre la défiance.

Parce que les réformes que je propose peuvent se révéler être le signal mobilisateur du sursaut que, sous les protestations, la morosité et les fureurs, le pays attendait, il faut que tous ceux qui croient en l’avenir de la République Démocratique du Congo arrivent à terrasser, là où ils sont, la fatalité de la défiance et du découragement. C’est possible. Je pense qu’il faut une coalition pour la réforme, l’organisation d’un synode national sur la relance et l’achèvement du processus démocratique et électoral et un gouvernement de salut public pour piloter les réformes.

1. Une coalition pour la réforme

L’évolution de la situation politique en République Démocratique du Congo montre que les Congolais sont devenus de plus en plus lucides sur les problèmes de leur pays et veulent enfin interrompre cette descente aux enfers.

Les Congolais ayant fini par ouvrir les yeux sur les enjeux et les défis, sont conscients du danger que représente cette grande échéance électorale et pensent que maintenir un statu quo par auto blocage ou faire des réformes limitées et/ou tendancieuses ne sont donc plus une option, pire, c’est celle de l’escalade et du chaos assurés. Cette prise de conscience a gagné du terrain. Mais la preuve n’est-elle pas donnée, depuis quelque temps déjà, que non seulement « changer de système » ne veut rien dire, mais aussi que « changer le système », le réformer sans profondeur est, pour la majorité présidentielle seule comme pour l’opposition active de Kinshasa seule - accusées à tort ou à raison de connivence, affaiblies par leurs divisions ou leurs alliances fragiles -, devenu si périlleux que c’est presque impossible de l’envisager sans un élan plus général et fédérateur.

Est-il utopique de penser que les Congolais ayant fini par ouvrir les yeux sur les enjeux et les défis, sont convaincus de la nécessité de se mettre d’accord pour mener à bien et en un laps de temps limité quelques réformes essentielles pour débloquer la situation du pays. Est-il utopique de penser qu’une coalition pour la réforme n’est pas impensable ? Qu’elle est même souhaitée par un bon nombre de Congolais ?

Si une telle coalition majoritaire pour la réforme parvenait à se constituer, une législature sui generis, voire d’une durée plus courte pourrait y être consacrée. Il ne s’agirait pas là d’union nationale : le contexte n’est pas celui d’une guerre. Il ne s’agirait pas non plus de cohabitation : seuls les électeurs peuvent créer ce type de situation. Ni d’une République Démocratique du Congo unie avec l’entrée au gouvernement de quelques membres de l’opposition. Ni d’ouverture, qui peut se résumer à quelques ralliements individuels. Les jeux partisans seraient mis entre parenthèses pour un temps bref et dans un but précis. L’accord politique le plus large nécessaire pour la stabilité du pays serait recherché, dans la clarté, sur les objectifs et le calendrier, afin de réaliser de façon multi partisane quelques réformes vitales pour sortir le pays de l’impasse.

L’idée peut paraître utopique et, de fait, tout semble interdire a priori une pareille approche. Pourtant, c’est bien un large accord responsable, non partisan, justifié par la gravité de la situation du pays, qui doit être recherché sur quelques grandes questions, et ce le  temps d’accomplir quelques réformes essentielles.

Cet ultime et large accord, s’il était conclu, permettrait de neutraliser à la source, autant que faire se peut, les mécanismes permanents de rejet – dénaturation, opposition, intimidation, stérilisation, diversion, dramatisation factice – de la part des intérêts contrariés. Il n’empêche que le moment est venu de retrouver le sens perdu de l’intérêt général. Il ne s’agit pas d’orienter la politique de la République Démocratique du Congo pour vingt ans, mais, ici et maintenant, de sortir de l’ornière.

A partir de cet accord politique majeur, mais de là seulement, un vrai déblocage, une pédagogie de mobilisation pourraient produire des résultats, et réamorcer les mécanismes de la confiance politique, à condition que ces réformes portent vraiment sur quelques points essentiels et permettent à la République Démocratique du Congo de surmonter d’interminables et vaines controverses pour enfin aller de l’avant. Il va donc falloir surmonter bien des obstacles et trancher le nœud gordien congolais. Je pense qu’il faut créer une dynamique de réconciliation nationale définitive, arrêter la violence, faire en sorte qu’un schéma accepté par tous puisse permettre au pays de se repositionner définitivement dans sa voie et dans sa marche vers la démocratie.

La proposition hétérodoxe que j’avance pour sortir de l’ornière : une coalition nationale momentanée pour accomplir les réformes clefs, n’est pas une fin en soi ; c’est un moyen, une méthode à tenter pour avancer malgré les obstacles, en libérant la classe politique des contraintes qui l’enserrent, et dans lesquelles elle s’est enferrée. C’est pourquoi je propose l’organisation d’un synode politique national à cet effet.

2. L’organisation d’un Synode national

Il s’agit ici tout simplement de la Conférence nationale de la société civile, de l’opposition et de la majorité sur la façon de mettre un terme de manière responsable à l’impasse politique et sur la relance et l’achèvement du processus démocratique. Le mot Synode est pris ici dans son sens premier, il désigne simplement le fait de cheminer ensemble, de demeurer ensemble, de faire route ensemble, de franchir le même seuil. C’est donc un rassemblement national. Le recours à l’expression synode implique pour moi un nouvel état d’esprit. C’est pour garantir des bases solides à la refondation nationale que j’appelle toutes les forces vives de la Nation à s’inscrire dans cette démarche de rigueur et de construction en profondeur. Il est impérieux pour la réussite de notre action de nous rassembler au-delà de nos frontières idéologiques, au-delà de nos clivages politiques traditionnels, de constituer un noyau cohérent, vigoureux, qui ne s’use pas dans les vaines querelles politiciennes, d’accepter les sacrifices. Aucun succès durable ne saurait être attendu d’un processus politique qui a été bâti sur des bases superficielles. Avec cette Conférence synodale, nous aurons l’occasion non seulement pour mettre un terme de manière responsable à l’impasse politique, mais également pour traduire en actes un projet mobilisateur pour la relance et l’achèvement du processus démocratique et électoral en RDC. Les décisions arrêtées par la Conférence synodale seront d’application directe et erga omnes. 

Mais je suis convaincu que la possibilité et, à plus forte raison, l’ouverture d’un aussi vaste et difficile rassemblement national dépendraient, évidemment, de la décision et de l’engagement qu’aurait auparavant voulu prendre la classe politique congolaise d’être d’accord sur l’issue de la crise.

3. Un gouvernement de salut public pour piloter les réformes

L’institution d’un gouvernement de salut public aux prises avec les contingences répond aussi bien aux préoccupations pratiques que politiciennes. Il faut un gouvernement techniquement capable de mener à temps les réformes nécessaires et, politiquement en mesure d’assurer la cohésion nationale. Dans un souci de bonne gouvernance, d’efficacité de la coordination interministérielle et pour une lisibilité de l’action gouvernementale, il faut un gouvernement réduit avec des attributions claires et précises pour chacun des départements ministériels. Cette préoccupation tient aussi compte de l’état de finances publiques dans notre pays. En effet, pour éviter qu’une prolifération des départements ministériels ne débouche sur une méga technostructure pesante qui entraînerait des dépenses exorbitantes, des conflits d’attributions et conduirait le Gouvernement à une paralysie, il est nécessaire que le gouvernement de salut public ne comporte au maximum que vingt ministres.

Ce gouvernement de salut public doit être mis en place avec le concours actif de nouveaux acteurs dans ce processus. Il s’agirait d’hommes lucides que rien n’aveugle et qui n’ont rien d’un des  dogmatiques. Des hommes dont l’action a la chance d’avoir une résonance certaine auprès des Congolais et dans la communauté internationale. Des hommes non conflictuels, capables de rassurer tout le monde et de convaincre l’opinion tant nationale qu’internationale du bien fondé des mesures proposées. Des hommes en mesure de mettre en œuvre les impulsions nécessaires à la continuité de l’Etat. Pour ce faire ils doivent avoir la capacité d’expliquer pour impliquer, pour obtenir l’adhésion populaire, c’est-à-dire pour convaincre que le pays et les Congolais, au bout du compte, y gagneraient. Combien de projets contestés pourtant vitaux pour le pays, de décisions mal comprises ou mal perçues faute d’y voir clair sur leur contenu ou sur leur bien-fondé parce qu’ils n’ont pas été pris en charge par des hommes capables de fédérer les opinions divergentes en associant les Congolais à la préparation des réformes ?

Moi, j’appartiens à la génération qui arrive, depuis quelques années déjà, sur la scène politique, celle qui n’a pris part à rien, celle qui veut seulement éteindre la chandelle de la crise. Ma démarche aujourd’hui ne peut être entendue que comme l’expression d’une aspiration à la réconciliation nationale et à la paix en RDC. Je sais que l’idéal est toujours meilleur que le réel. Il faut toujours s’efforcer de faire en sorte que le réel se rapproche de l’idéal, mais on n’y arrive souvent jamais. L’idéal ne suffit donc pas. Autrement dit, la volonté politique, pour essentielle qu’elle soit, ne va pas bien loin sans l’engagement, sans des actes concrets et efficaces sur le terrain. Sans l’action visible, la volonté peut fléchir, jusque là, la mienne n’a pas fléchi.

C'est parce que je suis foncièrement convaincu que l'«irréversible» processus électoral soutenu vigoureusement par les potentiels candidats à la fonction présidentielle peut être une catastrophe que j’aspire à voir tous ceux qui œuvrent pour la restauration de l'Etat démocratique au Congo, être animés du désir de fixer une politique graduelle et de prévisions, dans le cadre de laquelle seraient coordonnés les différents aspects de chaque phase du processus de stabilisation politique et d'émancipation démocratique. Car une telle politique ne peut se concevoir que par paliers successifs. Cela équivaut donc à recommander l'adoption d'un plan d'action crédible et l’établissement d’un timing bien défini et soigneusement chronométré de l’évolution politique et de l’organisation des élections démocratiques. Retenons ce sage conseil : tout dans la nature est alternance ; la nuit alterne avec le jour, la vie avec la mort. Accepter l’alternance, c’est accepter la loi de la nature, la nier c’est nier l’évidence qui finira par s’imposer à vous.

En conclusion de ce plan je dirai seulement que je ne suis pas un juriste dogmatique. Dans aucune de mes propositions pour le règlement de la crise politique qui affecte notre pays depuis quelques années déjà, je n’ai appliqué mes théories abstraites. Je me suis efforcé d’avoir toujours une démarche scientifique et pragmatique : observer, évaluer les difficultés, chercher les bonnes solutions. Quand vous êtes juriste, devant réfléchir sur une solution à une crise juridico politique, vous avez des grilles de réflexion, d’analyse, qui vous aident à appréhender les problèmes, mais elles ne vous donnent pas de recettes. Celles-ci, c’est à vous de les imaginer, de les concevoir. Ce plan est le fruit de cette démarche. En proposant à la Nation congolaise ce plan, mon objectif est d’éviter que le pays sombre de nouveau dans le chaos parce que cette fois il ne se relèvera pas. C’est pourquoi j’ai la conviction qu’il nous permettra de sortir de l’engrenage de la crise politique afin que notre peuple retrouve sa vitalité et sa cohésion et qu’il concourt activement à la relance et à l’achèvement du processus démocratique et électoral. Nous avons donc un intérêt légitime et stratégique à assurer la stabilité de notre pays et à encourager la paix, la justice et la réconciliation nationale. Je souhaite que, tous ensemble, nous bâtissions un Congo plus fort, plus juste, plus solidaire.